INTERVIEW – La ZAD de Notre-Dame-Des-Landes : entre nature et r(évolution)


[WARNING]

Cet article n’est, en aucun sens, politique. Sa visée est informative.


En 2 mots… J’ai rencontré Alice Bourgeois, qui a vécu à la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes pendant plusieurs dizaines de semaines, lors d’un atelier dans le cadre de mon master Insertion et Entrepreneuriat Social et Solidaire. Nous avons échangé et elle a accepté de répondre à quelques unes de mes questions.

Pour rappel, ici, la ZAD (Zone à Défendre) est un territoire naturel que certain.e.s agriculteur.rice.s et occupant.e.s décident de  protéger contre notamment les projets capitalistes (dans ce cas le projet d’aéroport sur Notre-Dame-Des-Landes).

Tu peux te présenter en un court paragraphe ?

Bonjour, je m’appelle Alice, j’ai 33 ans.
J’ai vécu essentiellement à Paris mais aussi à Londres et dans le Midi.
J’ai suivi des études de lettres classiques.
Après plusieurs boulots liés à ces études, je prépare aujourd’hui un documentaire sur la zad de Notre-Dame-des-Landes, située à une vingtaine de km au nord de Nantes.

Comment as-tu connu la ZAD ?

Il y a quelques années, j’ai commencé à lire beaucoup de livres sur l’écologie, car je me rendais compte que je n’étais pas assez informée. J’avais déjà eu plusieurs expériences de woofing, en France, qui m’avaient beaucoup marquée. J’avais fait du maraîchage et ces expériences de travail simple, proche de la nature m’avaient donné une joie profonde. J’ai lu notamment Comment tout peut s’effondrer, qui m’a bouleversée.
En librairie, je suis tombée par hasard sur un livre dont le titre m’a beaucoup plu : Eloge des mauvaises herbes, que j’ai acheté.
Paru aux Liens qui libèrent peu après les expulsions d’avril 2018, cet ouvrage coordonné par Jade Lindgaard, la journaliste qui s’occupe d’écologie chez Médiapart, donnait à lire plusieurs articles écrits de la main d’universitaires ou d’écrivains qui expliquaient ce qui, à leurs yeux, faisait la force de la zad, et pourquoi il fallait la protéger.
Ce livre m’a éblouie ; les auteurs racontaient notamment qu’on essaie, à la zad, de « penser avec ses mains », pour reprendre le titre d’un essai d’un grand médiéviste qui s’appelle Denis de Rougemont : avoir des propositions politiques fortes, un regard empathique sur le monde et, en même temps, un engagement humble et concrèt pour des pratiques qui protègent la terre, à travers le soin porté au bocage de Notre-Dame-des-Landes, un bocage (réseau de champs bordés par des haies) tout à fait sublime.
J’ai eu l’intuition qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel à la zad et que je devais y aller sans trop tarder.

♦ Quand a débuté la lutte selon toi ?

La lutte remonte aux années 1960, lorsque le projet d’aéroport a été annoncé par le gouvernement de l’époque mais l’occupation à proprement parler des terres date de 2009, à la faveur d’un « camp climat », quand des militants ont appelé à faire de la « zone d’aménagement différé » (le sens premier de l’acronyme « zad ») une « zone à défendre » dont le meilleur moyen de garantir l’intégrité était tout bonnement de squatter les 1650 hectares. Ce qui est drôle et paradoxal, c’est que plus l’Etat a cherché à « mettre de l’ordre » à cette situation et tâché de virer les squatteurs, plus la résistance a gagné en puissance.

Comment se passe concrètement la vie là-bas ? (d’un point de vue social, organisationnel, financier, etc…) ?

La zad est organisée par groupes affinitaires, en collectifs.
La vie quotidienne est rythmée par les « chantiers ». Certains chantiers sont hebdomadaires, ouverts à qui veut : chantier au jardin collectif, chantier d’herboristerie… Les autres chantiers peuvent concerner la construction, la mécanique, des travaux agricoles, de la menuiserie… Des habitants produisent du pain, du miel, des légumes, de la bière. Certaines denrées sont commercialisées, d’autres proposées à des associations amies, par exemple l’Autre cantine, à Nantes, qui œuvre en solidarité avec les exilés. Les habitants ne travaillent pas pour gagner de l’argent mais pour faire vivre la communauté.

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué là-bas ?

En premier lieu, l’incroyable fraternité/sororité qui règne sur le bocage – beaucoup de masques sociaux tombent, on peut parler de tout, les habitants sont d’une grande gentillesse et d’une immense ouverture d’esprit, on rencontre mille et une personnes de tous les horizons.
Le bocage est peuplé par une flore et une faune incroyable, tu te transformes, à l’intérieur de toi, quand tu te promènes parmi ces prairies et ces forêts qui sont comme des conservatoires de paysage, parce que le remembrement (la destruction des bocages et des haies demandée par De Gaulle pour faciliter le passage des tracteurs et faire de la France la première puissance agricole européenne) n’a pas affecté cette zone de France, du fait du projet de l’aéroport.
Je suis notamment enchantée par le concert quotidien des oiseaux, qui prospèrent sur le territoire, et qui me manquent quand je retourne en ville.
Et puis je suis très impressionnée par la qualité de l’organisation à Notre-Dame-des-Landes, cette utopie concrète d’une communauté de gens qui vivent dans les respect les uns des autres et des autres qu’humains (animaux, arbres, etc.), en menant des activités épanouissantes, qui tiennent chaque jour la curiosité en éveil.

Tu aurais une anecdote à raconter ?

Un copain un jour m’a appris cette phrase : « ils vécurent enfants et firent beaucoup d’heureux ».
Je crois que c’est ce que j’ai réappris à être à la zad.
Aussi le soir où un autre copain s’est gentiment foutu de moi en me disant que ce que je prenais pour le chant d’oiseaux nocturnes était en fait le coassement des crapauds (en bonne Parisienne, je ne connaissais pas le son des crapauds).

Si tu devais résumer Notre Dame des Landes en 3 mots ou en 1 phrase ?

NDDL : Notre Désir De Liberté

Tu as un projet documentaire, comment t’est venue cette idée ?

Depuis l’adolescence, je suis extrêmement portée par le cinéma et j’ai dévoré beaucoup de films.
Depuis ce temps-là j’ai toujours rêvé d’en faire à mon tour.
Aujourd’hui, il y a un documentariste que j’aime beaucoup et qui s’occupe d’écologie de près : il s’appelle Dominique Marchais.

Merci beaucoup Alice ! 


Quelques dates :

  • 1972 : naissance du projet de l’aéroport
  • 1974 : décret de « ZAD » (Zone d’Aménagement Différé)
  • 2000 : Création de l’Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport
  • 2007 : premier squat
  • Fév 2008 : Déclaration d’Utilité Publique (DUP) déclarée pour 10 ans. Superficie 1650 Ha.
  • < 2011 : manif’-occupations contre l’aéroport
  • < 2012 : expulsions et condamnations
  • début 2013 : La ManiFestiZAD rassemble environ 30 000 personnes
  • mai 2013 : Rassemblement devant le forum des droits de l’homme à Nantes
  • 2015 :  Les paysans et habitants « historiques » de la zad de Notre-Dame-des-Landes reçoivent le 31 décembre une convocation au tribunal. Vinci demande une expulsion immédiate, des amendes quotidiennes drastiques en cas de refus, ainsi qu’une possibilité de saisie des biens et du cheptel.
  • 2016 : Le 9 janvier 2016, 20 000 personnes, des centaines de cyclistes et 400 tracteurs convergent sur le périphérique de Nantes et occupent le pont de Cheviré

Photo de Philippe Graton dans « Carnets de la ZAD »

Author: Sophie CALDAGUES

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